mercredi 1 mars 2006

2520 - Récit I

Issues de la grande guerre de 2376, les nations unifiées rassemblent l’ensemble des pays rescapés. 2415, l’essor technologique entrepris lors de la guerre aboutit sur les premiers voyages intergalactiques. 2518, les hommes ont colonisé l’espace à la recherche de nouvelles ressources à exploiter.

Base spatiale USC TARK-ONE, 5h15 (heure universelle).
« … CHEN !!! », la voix robotisée du haut parleur le réveilla en sursaut. Tran-Hong Chen, 27 ans, jeune recrue du corps militaire universel, émergeait péniblement de sa trop courte nuit de sommeil et la seule image qu’il gardait de ses rêves était celle d’un canon de plaster vissé sous son menton. « Sergent Chen ! Vous êtes demandé sur le pont 7 », répéta le haut parleur.

Un rapide coup d’œil circulaire à sa chambre lui permit de se remémorer les derniers événements de sa jeune vie. Cinq jours plus tôt, il se faisait copieusement engueuler dans le bureau de son instructeur pour avoir désobéi aux ordres et dégradé du matériel appartenant au ministère de l’armée. Il avait pourtant trouvé ça plutôt amusant d’emprunter le tout dernier modèle de speedcycle pour emmener cette jeune et charmante infirmière en pique nique. Etait-ce de sa faute s’ils étaient tombés sur une bande de bikers qui l’avait défié à la course ? Après tout, l’honneur de l’armée était en jeu ! Non ? Mais il ne savait pas que le supposé dernier modèle de speedcycle était en fait le tout dernier prototype et que certaines fonctionnalités n’avaient pas encore été testées, comme par exemple le freinage d’urgence ! Le speedcycle dans un mur et l’infirmière sur la selle d’un des bikers avaient fini de l’humilier. En plus du gel de sa solde pour le remboursement des dégâts, il avait écopé d’une peine de travaux d’intérêts généraux sur la base spatiale du secteur 54.

Et c’était précisément là qu’il s’était retrouvé, en plein secteur 54. S’il existait un point dans l’univers où les jeunes recrues pouvaient trouver débauche, aventures et actions il était très certainement situé à l’opposé du secteur 54. Ce secteur regroupait en effet la grande majorité des planètes d’élevage. Et même si les fermiers de l’espace ne dédaignaient pas la fête et les boissons fortement alcoolisées, ils avaient la mauvaise habitude de se lever et de se coucher très tôt. Après trois jours de vol plutôt monotone, il avait enfin atteint la base TARK-ONE, un immense cube gris flottant dans l’espace, dont la massivité n’avait d’égale que son austérité. Cette caractéristique semblait d’ailleurs avoir déteint sur le moral de l’ensemble de ces occupants. On l’avait tout de suite conduit dans ses quartiers. L’éventail des attractions possibles n’étant pas très étendu ni très palpitant, entre autres le musée de la station et sa boutique. Il avait préféré se coucher et attendre de longues heures qu’on l’appelle ou que le sommeil le prenne…

- Et voilà, j’ai réussi à me perdre ! constatait-il enfin, après avoir déambulé pendant une demi heure dans le dédale de couloirs et d’escaliers du quartier militaire.
- Eh vous là ! cria une voix derrière lui.
- Oui ? répondit-il en se retournant, tombant nez à nez avec un soldat quelque peu énervé.
- Ça fait vingt minutes que je vous cherche ! C’est une très mauvaise idée de faire attendre le lieutenant Millord !
- Mais je …
Il n’eut pas le temps de finir sa phrase que le soldat le poussait déjà vers un couloir et l’embarquait dans un élévateur. « Ok, je sens que je vais me faire plein de copains moi ici ! » songea-t-il, tout en décochant un sourire forcé au garde. L’élévateur se stabilisa après une montée d’une centaine d’étages qui ne dura qu’une dizaine de secondes. Grâce aux miracles de la technologie ses occupants ne s’étaient pas retrouvés aplatis comme des crêpes. Les portes s’ouvrirent sur un hangar comme Chen n’en avait encore jamais vu. On pouvait aisément y faire tenir son ancienne école, terrain de sport compris, la maison de ses parents et d’ailleurs tout le voisinage. Des vaisseaux de toutes sortes étaient alignés, entourés de techniciens s’affairant comme de véritables fourmis sur un morceau de sucre. Lorsqu’il leva les yeux et constata qu’il ne distinguait même pas le plafond du hangar, il tenta de cacher son étonnement de peur de passer pour le bleu de service. Un « C’est par là ! » ferme et une tape dans le dos le ramenèrent à la réalité. Les deux hommes montèrent à bord d’un véhicule et filèrent entre les pieds massifs des vaisseaux.

Ils rejoignirent rapidement un petit groupe mêlant militaires et fermiers :
- Lieutenant Millord ? Voici le sergent Chen, lâcha le garde.
- Ah ! Voici enfin l’homme à la moto ! On m’avait pourtant dit que vous étiez plutôt rapide d’habitude, voire un peu trop, se moqua le gradé.
Le lieutenant Millord avait forgé sa carrière à la force du poing et les mâchoires de ses ennemis s’en souvenaient encore. Il était donc de bon ton de rire de la plupart de ses blagues au risque de ne plus pouvoir rire du tout. Le petit groupe s’empressa donc d’enchaîner sur un rire franc à la grande surprise de Chen qui décocha tout de même un léger sourire. Le lieutenant reprit :
- Comme monsieur s’est fait attendre je n’ai plus le temps de lui expliquer la mission, vous en prendrez donc connaissance avec votre coéquipier de la journée, le fermier Francis Ericson.

Un homme brun, la trentaine, très légèrement enrobé, fit un pas en avant et tendit la main vers Chen, en arborant un large sourire. « Enfin une tête amicale », se dit Chen.
- Mon module est stationné un peu plus loin, tu viens ?
- Oui.
- Euh … on se tutoie ça te va ?
- Ok.
- Houlà ! Un bavard, ajouta-t-il.
Puis voyant la moue de Chen dit : « Je rigole ! »

Les deux compagnons montèrent à bord d’un petit vaisseau qui, bien qu’ayant pas mal vécu, semblait bien entretenu.
- Missie, Chen ! Chen, Missie ! dit Francis en entrant.
- Enchanté Missie, lança poliment Chen, sans trop savoir où regarder.
- Moi de même, répondit une voix synthétisée à travers les parois.
- Elle a l’expérience d’un aigle millénaire et l’agilité d’un faucon, déclara fièrement Francis. Installe-toi là ! Il lui désigna un siège en cabine de pilotage.

Francis s’assit à son tour et appuya sur le tableau de bord, déclenchant simultanément l’allumage des moteurs, la fermeture de la porte et le repli des trains d’atterrissage. Zigzaguant entre les autres vaisseaux, il fonça alors vers la porte interne du sas de sortie le plus proche. Celle-ci était sur le point de se fermer et sachant que la prochaine ouverture le retarderait d’au moins une heure, il murmura : « Ça peut le faire, ça peut le faire ... », puis accéléra, toutes manettes en avant : « …ça va le faire, ça va le faire ... » et rasant la porte du sas s’exclama : « …ça l’a fait ! ». Chen s’enfonça un peu plus dans son fauteuil et revérifia son harnais, ce qui fit sourire Francis.
Un bruit sourd indiqua que la porte interne était verrouillée. L’air fut expulsé vers l’espace et le sas hermétiquement fermé. Une quinzaine de vaisseaux attendaient là. Chaque pilote effectuait les dernières vérifications d’usage. Leur faisant face, la lourde porte donnant vers l’extérieur s’ouvrit petit à petit, laissant l’obscurité de l’espace absorber les quelques traces lumineuses du sas. Sans attendre, Francis accéléra et s’engouffra dans le passage, passant devant tous les vaisseaux en attente. A peine sorti, il évita de justesse un cargo de fret qui tentait de rentrer.
- Mais il est fou lui, priorité aux vaisseaux sortants ! hurla-t-il.
Il ne put empêcher son engin de venir heurter le bord de la station. Le choc émit un bruit sourd à l’intérieur du vaisseau.
- Ça va unité 512 ? Pas trop de casse ? s’inquiéta l’un des contrôleurs de vol.
- Non c’est bon, répondit Francis en regardant ses écrans d’un œil inquiet. Le côté droit a mangé un peu, on va devoir forcer pour ouvrir la porte, mais rien d’irréparable. En tout cas pas autant que la tronche du pilote de ce cargo s’il passe devant moi tout à l’heure.
- On a relevé son numéro au cas où, unité 512. Bon voyage Francis. Fin de communication.
- Bon, là j’ai besoin de me détendre. Tu connais le rock’n’roll ? Chen pivota la tête de droite à gauche. Non ? C’est un courant musical d’autrefois. Rien de tel pour te remettre d’aplomb, laissons Robert et Jimmy t’en convaincre.
Francis posa un data-stick sur sa console, appuya sur lecture, mit les gaz et le vaisseau fila dans l’espace où la voix de Robert résonna : « Hey, hey, mama, said the way you move Gonna make you sweat, gonna make you groove …oove …oove …oove. »

Francis régla son siège sur une position plus confortable et posa ses pieds sur le tableau de bord face à lui.
- Ok ! Missie connaît le chemin. On va pouvoir faire un point sur la mission.
Imitant la voix d’une hôtesse, il déclara en battant des cils : « Le capitaine vous informe que nous sommes actuellement en direction de Plaag-29, nos conditions de vol sont optimums et nous devrions atterrir d’ici vingt minutes. »
Devant les mimiques affriolantes de son camarade, Chen ne put s’empêcher de sourire.
- « Ah ! Tu vois quand tu veux. C’est quand même plus agréable. Francis reprit son sérieux. La mission n’est pas compliquée. Une fois sur place, moi je m’occupe du transporteur de cuves, qui contient comme son nom l’indique des cuves vides destinées à contenir du miel. Toi, tu prends le plaster là - il désigna un fusil assez massif relié à un pack de batteries par un cordon, le tout posé contre un mur - et tu me suis vers le nid, on récolte le miel des shrilks, on revient au vaisseau et on rentre à la maison prendre une bonne bière, une vraie petite balade de santé. Capice ? Il regarda Chen avec un sourire au coin de l’œil.
- Euh oui … la cuve je comprends, mais le fusil c’est pour quoi ?
- Oh ça ! Simple précaution administrative d’un bureaucrate un peu trop frileux qui n’a jamais mis les pieds sur le terrain, marmonna Francis. Je sais pas, ils ont peut-être peur des contrebandiers ou autres choses. Mais ne t’en fais pas le miel de shrilk n’est pas un produit de luxe et puis ils ne t’auraient pas mis sur une mission dangereuse pour une première fois, pas vrai ? »
Il cala ses deux mains sur les épaules de Chen comme si ce geste devait finir de mettre le jeune soldat en confiance. La voix synthétique de Missie coupa le silence : « Atterrissage dans cinq minutes votre seigneurie ! »
« Oups … Euh, oui j’ai un peu bidouillé le programme d’interface vocale », gêné, Francis se gratta la tête, mais le sourire complice de Chen le rassura.

Plaag-29 était un désert de sable jusqu’à ce que les hommes décident d’y implanter une colonie de shrilks, une espèce insectoïde découverte lors de voyages coloniaux. Ils recréèrent entièrement un environnement artificiel parfait, qui en cinquante ans d’existence avait trouvé son équilibre : les hommes entretenaient les plantations, les shrilks mangeaient les plantations, les shrilks produisaient du miel, les hommes vendaient le miel.
- Il n’y a jamais eu de base implantée directement sur Plaag ? demanda Chen.
- Si, au début ! Et puis elle a été jugée économiquement instable, alors les fermiers sont partis. Francis redressa son siège et entama la procédure d’approche.

Le souffle des moteurs balaya le sol et sous les volutes de sable apparaissaient des dalles en béton. Francis sortit les trains d’atterrissage, stabilisa son appareil et coupa les gaz.
- L’air est respirable ici, tu vas juste forcer un peu plus que d’habitude pour respirer. Nous avons atterri sur l’ancien port à quelques centaines de mètres de la base. La première ruche se situe à une dizaine de minutes de marche. Je vais t’aider à enfiler ton plaster.
Francis attrapa le pack à terre et le posa sur le dos de Chen qui accrocha les fixations. Le poids de l’arme le tira vers l’arrière lorsque Francis lâcha de son côté. Ils avancèrent tous les deux vers la porte. Francis eut beau appuyer sur le bouton, le système automatique refusa de fonctionner. Il fit alors glisser une trappe et tourna un levier, la porte s’entrouvrit de quelques centimètres. Les deux hommes passèrent les mains à travers la fente de lumière et poussèrent pour ouvrir complètement l’accès.
- Le système est foutu, c’est plus grave que je ne le pensais, s’inquiéta Francis.

Le nuage de sable commençait à retomber et Chen put enfin admirer le paysage : d’un côté le désert, de l’autre les ruines de l’ancienne base.
- Des dunes … du sable … des dunes … du sable … et là-bas on dirait bien, mais oui ! une dune de sable ! ironisa Francis. Tu vois rien de bien folichon, la ruche est située - il consulta l’ordinateur embarqué du chariot, puis pointa du doigt une direction - par là !

Les deux hommes suivirent confiant le petit chariot satellito-guidé sous un soleil imperturbable.
« TUM, TUM », deux coups sourds résonnèrent dans le sol.
- C’est quoi ça ? stoppa Chen, l’arme à la main.
- C’est les battements de son cœur.
- Son quoi ? s’exclama Chen. De qui ?
- Le cœur de la reine des shrilks, plus on va approcher et plus tu vas l’entendre. Elle est immense et enfouie à des centaines de mètres sous terre. Son cœur rythme la vie des shrilks. Francis regarda Chen en souriant et reprit son chemin. Chen le suivit après un léger instant d’hésitation.
« TUM, TUM », deux coups plus fort, au point que Chen crut sentir l’écho de son propre cœur. Le chariot s’arrêta devant l’imposante entrée d’une grotte taillée à la base d’une dune.
- A quoi faut-il s’attendre là-dedans, interrogea Chen.
- A pas grand chose tu sais, elles auront peur de toi, c’est même pas dit qu’on en voit une.
Les deux hommes s’engouffrèrent dans l’ouverture tout en discutant. De part et d’autre du tunnel, des sifflements et des crissements se firent entendre. Chen serra son arme contre lui. Une odeur indéfinissable émanait des profondeurs.
« TUM, TUM », ces deux coups là firent vibrer les murs de la galerie. Les cuves du transporteur tremblèrent et Chen chancela. Francis l’aida à se relever.
- Et, ça ressemble à quoi, un shrilk ?
- UNE shrilk! Ah, je vois qu’en plus d’être un excellent motard, monsieur est fin biologiste !
- Ah, ah, très drôle.
- Alors imagine le croisement démoniaque d’une fourmi et d’une mante religieuse, mais de deux mètres de haut. Carapacée à mort, elles ont sur les avant bras des sortes de lames naturelles qui te couperaient en deux sans problème.
- Pourquoi ont-elles tant de protections, si elles sont inoffensives ?
Le fermier arrêta son pas et marqua une pause.
- En fait, j’ai un peu adouci leur portrait tout à l’heure! avoua Francis un peu gêné. Mais c’était pour ne pas t’effrayer plus que tu ne l’étais.
- QUOI ?
- Elles ne sont pas agressives avec l’homme. Mais le jour où la reine meurt, elles deviennent folles. Elles tuent les plus faibles et s’allient avec les plus forts. Nous sommes plus faibles et nous sommes bien incapables de communiquer avec elles, difficile dans ce cas de négocier sa peau. C’est pourquoi il n’y a plus de résidents ici. C’est arrivé une fois et malheureusement les systèmes de défense de la base ont lâché, ça a été un carnage … après ça plus personne n’a voulu s’y réinstaller. Maintenant on arrive à estimer précisément l’espérance de vie des reines, ça permet de planifier les missions et c’est pour ça que je te répète qu’il n’y a aucun danger. Ecoute ce joli métronome naturel, conclut Francis en pointant du doigt le sol de la galerie.
« TUM », un coup sec frappa l’air en guise de réponse.
- Y’a eu qu’un coup là !
- Comment ça qu’un coup ? demanda Francis plus pour se convaincre du contraire que pour connaître la réponse.
- Ça a fait tum et pas tumtum. Y’a eu qu’un coup ! répéta Chen affolé.
- Qu’un tum ?!?… Nom d’un blorg ! Cours Chen ! Cours !
Et tandis que le chariot poursuivait vaillamment son chemin vers les profondeurs de la ruche, les deux hommes se ruaient dans la direction opposée aussi vite que leur permettaient leurs jambes.
Petit à petit, les shrilks sentaient l’instinct guerrier remonter en elles et l’emporter sur les préoccupations quotidiennes. Elles laissèrent en plan leurs travaux et les plus proches se jetaient déjà les unes sur les autres. Ces premiers combats entre shrilks donnèrent un peu de temps aux deux compagnons pour sortir de la ruche. Dehors les battements de cœur avaient laissé place aux sifflements venant de toutes parts. En pleine course, Francis actionna une balise située sur son poignet. A quelques kilomètres de là, le pilote automatique du vaisseau se mit en marche. Il décolla et partit à la recherche de son pilote. Chen concentrait une partie de ses efforts à se remémorer le chemin de la base, mais Francis l’entraîna vers une dune pour prendre de la hauteur. Alors qu’ils progressaient péniblement et qu’ils arrivaient à une dizaine de pas du sommet, un cri plus fort que les autres, suivi d’une tête monstrueuse, émergea de l’horizon.
- Baisse toi ! hurla Chen tirant une décharge bleutée droit sur la bête. Touchée en pleine tête, elle s’effondra et alla rouler en bas de la dune, ce qui eut pour effet de regonfler légèrement le moral de Chen. Le sentiment d’impuissance qui l’envahissait depuis quelques jours disparut ; on était enfin sur son terrain.

Il rejoignit Francis en haut de la colline et contempla ce qui avait réussi à museler son compagnon si prolixe d’habitude. En bas de l’autre versant de la colline, des centaines de shrilks sortaient du sable, s’affrontaient, se découpaient et s’éventraient sans répit. Celles qui essayaient de s’enfuir étaient immédiatement rattrapées et mutilées. Certaines d’entre elles frottaient leurs avant bras à l’approche des plus grosses. On aurait pu jurer qu’elles imploraient leur clémence mais il s’agissait plutôt de signes de ralliement. Peu à peu les clans se formaient, s’identifiant et se répartissant en fonction de la fréquence des frottements. Chen et Francis, malgré le danger environnant, étaient littéralement absorbés par ce spectacle. Les mêmes individus qui, il n’y avait pas un quart d’heure, travaillaient ensemble en complète harmonie pour le bien de chacun, étaient en train de s’entretuer, de former des troupes et même d’élaborer des stratégies militaires. Chen en était convaincu, certains mouvements étaient trop parfaits, trop payants, pour être le fruit du hasard. En bon fermier, Francis lui ni voyait qu’un grand gâchis. De bonnes ouvrières allaient périr dans ces combats et il faudrait encore attendre deux mois avant que la ruche ne revienne à un bon niveau.

Des sifflements les ramenèrent à la réalité. Une petite troupe les avait rapidement encerclés. Chen allait tirer sur la plus proche lorsqu’une vague de sable jaillit entre lui et la bête. Les deux hommes levèrent la tête et furent ravis de voir Missie.

Le vaisseau effectuait des cercles autour de Chen et Francis afin de repousser les shrilks. Puis arrivant enfin à se poser, il déclencha en vain l’ouverture automatique de la porte. Une voix sortit des bracelets de Chen et Francis :
- La porte s’est de nouveau bloquée lors du décollage. Il faut l’ouvrir de l’extérieur !
- Ok j’essaye. Francis se précipita sur la porte et tenta de l’ouvrir mais rien n’y faisait. Viens m’aider Chen !
- Je peux pas ! Je dois les tenir à distance. Et ce faisant, il arrosa de décharges énergétiques le parterre de shrilks qui se ruaient sur eux.
- Je n’y arriverais pas sans toi.
Chen rengaina son plaster et vint au secours de Francis. Les deux hommes tiraient et poussaient dans tous les sens mais rien ne bougeait : « On y arrivera jaaaaaa……… » Mais Francis ne put finir sa phrase. Une shrilk venait de lui coincer la jambe et le tirait vers elle. Elle le souleva jusqu'à ce qui semblait être sa tête, le jaugea et ne lui trouvant aucun intérêt l’envoya valser au dessus d’elle et du petit groupe qui la suivait.
Chen n’avait pas eu le temps de réagir, la vision d’horreur de son ami trainé par la bête lui restait en tête. Il avait l’impression que le temps ralentissait, plus aucun son ne lui parvenait, il était dorénavant seul. Seul sur une planète inconnue entourée de bestioles plutôt énervées. Puis petit à petit, une sorte de grésillement lui arriva aux oreilles. Non, pas un grésillement plutôt une voix dissonante. Mais que pouvait bien lui dire cette voix ? Quelle importance cela pouvait avoir de toute façon ? « …rgent ..en ..vons..tir ». La voix répétait inlassablement ces mots, et puis un cri inhumain déchirant l’air et la torpeur de Chen. Violemment le temps reprit son cours : « Sergent nous devons partir ! » Cette fois il avait distinctement compris l’ordre de Missie. Tournant la tête il identifia la source du cri. Une énorme shrilk se tenait devant lui. Elle semblait défier le vaisseau et attendait une réaction de sa part. Elle avait confondu la coque du vaisseau avec la carapace d’une de ses congénère. « Cramponnez-vous ! » ordonna Missie et des poignées sortirent des côtés du vaisseau. Chen s’agrippa de toutes ses forces et Missie commença à décoller. Elle avait à peine quitter le sol que la shrilk lui sauta dessus découpant la carcasse avec une facilité alarmante. Tous les niveaux d’alerte de Missie étaient au rouge : « Mes réserves d’énergie sont touchées, je vais essayer de me poser vers la base. » Malgré les mouvements chaotiques qu’effectuait Missie, Chen essaya d’escalader la paroi. Une fois en position, il sorti son plaster, visa la shrilk déjà à moitié entrée dans le cockpit et fit feu.

La shrilk fut sectionnée en deux, ses pattes arrières continuèrent de gesticuler alors qu’elles retombaient sur le sol. Là, les shrilks se jetèrent sur les restes et se les disputèrent comme si la force de la défunte allait les envahir.

Epuisant ses dernières ressources Missie tenta de rejoindre la base. Enfin les bâtiments étaient à vue, mais elle perdait de plus en plus d’altitude. Une voix faible et trainante sortie du bracelet de Chen pour doucement dire : « … fin du du voya-age … dééésolée er-gent Chen … bonne chan……… ». Puis elle s’écrasa sur l’astroport où il y avait à peine une heure elle s’était posée gracieusement.

Chen fut propulsé du toit et par chance atterrit sur une dune qui amortit sa chute. Les sifflements des shrilks se faisaient déjà entendre autour de lui. Il courut vers la demeure la plus proche et à l’aide d’une barre métallique tenta de s’y enfermer. Elles s’approchaient, elles sifflaient, crachaient. Il les entendait démolir les portes, saccager les restes des habitations. Leur rage avait décuplé depuis la mort de la reine et si elles le trouvaient elles le déchiquetteraient. Il le savait.

Il ne restait qu’une seule charge dans le pack du plaster. Elles étaient là. La porte tint bon aux premiers chocs, mais pour combien de temps encore ? Chen respira profondément et posa le canon de son arme sous son menton : « Je préfère décider la façon dont tout ça va se terminer », le froid de l’acier sur sa peau lui sembla familier. Lentement le doigt pressait la gâchette : « VLAM ! » La porte explosa suivie de la tête d’une shrilk qui roula jusqu’au pied de Chen. L’équipe de sauvetage rentra dans la pièce, attrapa Chen et l’escorta jusqu'à la sortie. Dehors, une vingtaine de soldats délimitaient un périmètre de sécurité en tirant sur les shrilks qui s’approchaient ; au centre trois vaisseaux attendaient. Chen fut conduit à bord de l’un d’eux, se posa contre la paroi et essaya de retrouver son calme. La porte se ferma. Tandis que le vaisseau décollait, Chen repensa à son coéquipier, il n’avait rien put faire, tout avait été si vite.

« Alors pas si tranquille que ça la vie de fermier hein ? », la voix de Francis tonna dans le sas, Chen se retourna et se précipita sur son compagnon d’infortune. « Houlà doucement ! J’ai eu moins de chance que toi ». Chen remarqua en effet les bandes et le thermo-plâtre autour de la jambe de Francis. « Ces saloperies m’ont balancées dans une ancienne cuve de traitement des eaux, ça m’a cassé la jambe mais du coup j’étais protégé comme un p’tit z’oiseau dans son nid. » Et le voilà parti à battre des ailes en sifflotant à travers le vaisseau sous le rire des soldats et de Chen.

Chen approcha du hublot et regarda en bas les volutes de sable voilant l’atmosphère, témoins du carnage qui se déroulait encore en bas. « Les gars m’ont raconté ce que tu allais faire en bas, dit une voix derrière lui. T’en fais pas, ils ne diront rien. Tu auras ta revanche, je te promets qu’on reviendra. Je le dois à Missie. »

1 commentaire:

Damien a dit…

bien aimé...
là encore, où est la suite ?

Allez ! C'est le début d'un bon roman ça. :o)